Une Vision de Cauchemar

Publié le par Livretoi

- Avez-vous entendu parler des personnes qui font une expérience de mort imminente ?

Le docteur opina de la tête.

- Eh bien, il y a un truc qui m’échappe. En général, à les entendre, c’est digne d’un trip que le plus allumé des drogués ne pourra jamais expérimenter à moins de faire une overdose fatale. Il y a un tunnel lumineux, des sensations hallucinantes, des apparitions (Dieu pour les croyants, l’arrière grand-mère décédée pour les autres), des paysages enchanteurs… Bref, un cocktail détonnant. Seulement, voilà, les gens reviennent d’outre-tombe et ont tous le même discours : « J’ai envie de profiter de chaque instant intensément, car la vie m’apparaît plus vive, les couleurs sont plus colorées, ma femme est plus belle, mon chien plus malin, et j’en passe ! Un obscur comité anti-suicide leur souffle-t-il leurs mots ? Car qui aurait envie de retourner dans un corps abîmé pour reprendre le cours d’une vie si morte comparée à la mort qu’ils ont vécu ? Je me comprends. Bon, tout ça pour dire que je voudrais rester éveillé en permanence. Pas pour me délecter du « miracle » de la vie comme ces illuminés. Mais par peur des ténèbres. Quand je m’endors, je meurs. Et pas de ballades dans le ciel, pas de babillages avec les anges pour moi. Un cauchemar différent chaque nuit, chaque fois plus horrible.

- Pourquoi faites-vous cette étrange comparaison ? En quoi vos songes sont-ils si particuliers ?

M. Spillmann mordillait son stylo nerveusement et ses sourcils se fronçaient de plus en plus. Ludovic se dit qu’il devait être un sujet intéressant pour que le médecin soit aussi concentré. Peut être envisageait-il déjà de l’expédier à l’asile psychiatrique. Il ressemblait à Jack Nicholson, ce qui n’était pas très rassurant. Le jeune homme hésita quelques instants avant de poursuivre son récit.

- Je sais que ce n’est pas réel, et je ne pense pas être fou… Le problème est que je souffre dans ma chair. Tenez, en ce moment même j’ai une migraine effroyable. Il faut dire qu’un individu est entré chez moi la nuit dernière, alors que je dormais à poings fermés, et m’a ouvert le crâne, sans que je puisse lever le petit doigt. Je revois son visage androgyne, ses cheveux blonds sales et emmêlés, et son air impassible pendant qu’il enroulait des fils rouges sang autour de ma cervelle. Oui, je le voyais, et surtout le sentais manipuler ma chair humide et hyper sensible pour la saucissonner comme un vulgaire rôti de porc !

- Des fils rouges ? Intriguant… Et que ressentiez-vous ? L’homme se penchait à présent en avant, et ses yeux brûlaient de curiosité.

- C’est comme se cogner mille fois de suite le petit orteil sur un coin de porte très tranchant. Non, en fait, c’est bien pire ! Seule une victime d’Hannibal Lecter comprendrait ma douleur.

- Qui est-ce ?

- « Le Silence des Agneaux », ça ne vous dit rien ? Hannibal Le Cannibale ! D’ailleurs c’était un psychiatre, il me semble… Le fou n’est pas toujours celui qu’on croit !

- Mmh… Continuez votre histoire, je vous prie…

Le docteur ne sembla pas apprécier la boutade. Il croisa les bras d’un air agacé. En tout cas, cet intermède permit au jeune homme de se détendre légèrement.

- Je hurlais mais rien ne sortait de mon gosier. Je gesticulais mais mes membres restaient immobiles. Mon bourreau prenait un malin plaisir à serrer les fils de manière à compresser mon pauvre cerveau au maximum. La torture a duré des heures, et à mon réveil je tremblais comme une feuille. J’ai caressé prudemment ma caboche mais je n’ai senti aucune irrégularité. Devant le miroir, pas de traces de points de suture. Seule preuve de mon calvaire ? Mes traits tirés et les valises que portaient mes yeux gonflés. J’ai pris dix ans en une semaine ! Aidez-moi ! Ça poignarde Surmoi quand il a le dos tourné et je ne sais pas quoi faire !

- Vous avez lu Freud ?

- En diagonale, on va dire. Après tout c’est vous le spécialiste !

- Ne pensez-vous pas que votre inconscient tente de vous délivrer un message par le biais de ces visions d’horreur ?

- Je n’en sais rien, mais si c’est le cas, j’espère que vous allez me déchiffrer tout ça ! Je n’en peux plus !

- Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur ces rêves ? demanda le psychiatre.

- J’ai l’impression qu’ils mettent en scène toutes mes phobies. J’ai droit à mon film d’épouvante personnalisé chaque soir ! Sauf que je suis l’acteur principal et que mon sang n’est pas du Ketchup !

- Pouvez-vous m’en raconter un autre ?

- Vous ne me ménagez pas. Mais bon, c’est nécessaire, j’imagine. Il y a deux jours je me suis réveillé en sursaut car j’étais couvert de fourmis rouges dont la morsure était loin d’être agréable. Il y en avait partout. Ces insectes tapissaient les murs, le sol, les objets, et moi-même bien entendu. Des légions de petits soldats affamés qui s’engouffraient par milliers dans mon nez et mon gosier. J’ai allumé ma lampe de chevet d’un geste fébrile. Elles ont continué à vivre quelques secondes avant de s’évanouir à mesure que mon esprit reprenait conscience.

- Donc ces hallucinations durent depuis une semaine ?

- Oui.

- Et vous ne consommez aucune substance qui pourrait les provoquer ?

- Pa s à ma connaissance. Je ne crois pas que le café a ce genre d’effets secondaires.

- Intéressant…

- Je ne trouve pas ça intéressant du tout ! Que pouvez-vous faire pour moi ?!

- Je ne vais pas vous cacher que votre cas est grave… Je vais avoir besoin de votre entière coopération…

- Je suis prêt à tout pour que tout cela cesse !

M. Spillmann resta quelques instants immobiles, regardant son patient droit dans les yeux. Soudain il se mit à rire. Il gloussa d’abord derrière sa main, puis explosa. Un ricanement sadique résonna dans la pièce et ricocha sur les murs, décuplant sa puissance. Il souleva son calepin et Ludovic découvrit avec stupeur le levier rouge qu’il dissimulait. C’était trop gros pour être vrai. Cela ne pouvait exister. Le médecin l’actionna. Assommé, le jeune homme ne réagit pas. Claquement de porte. Deux bras musclés soulevèrent le malade comme s’il était une plume. Le psychiatre se roulait par terre, derrière son bureau. Son rire était devenu cri. Un cri insoutenable. Celui que pousserait Ludovic s’il n’avait pas déjà perdu la raison.
Dans sa cellule capitonnée, le prisonnier resta prostré un temps indéterminé. La chambre était parfaitement carrée. Seul un lit de camp spartiate la meublait. Les murs matelassés étaient plus rouges que blancs, car de multiples tâches de sang s’épanouissaient sur le tissu comme des coquelicots. Ludovic tâchait de ne pas regarder ces fleurs morbides. Des pas claquèrent sur le carrelage du couloir. Quand les deux malabars l’avaient emmenés de force dans ce sous-sol aux allures de clinique des années cinquante, il avait aperçu furtivement une salle de torture comme on en voyait parfois dans les films. Il avait reconnu des électrochocs. Et des instruments chirurgicaux moyenâgeux. Et des seringues immenses.
La porte s’ouvrit et le psychopathe qui paraissait si sérieux dans son cabinet classieux n’avait plus rien d’un homme. Il tenait une camisole de force et ses yeux pleuraient de plaisir. Les "infirmiers" se jetèrent sur le jeune homme.

Ludovic se débâtit comme un diable, jusqu'à ce qu'il réalise contre quoi il se battait. Des draps. Dans la pénombre, hébété, trempé de sueur, il réalisa qu'il se trouvait à présent dans sa chambre à coucher, et plus précisément sur son lit. Il dut allumer la lampe de sa table de chevet pour s'en convaincre.

 

- Un cauchemar de plus ! gronda t-il intérieurement. Je suis en train de perdre la tête, et le pire c'est que je m'en rend compte…

 

Au petit matin, l'infirmière qui venait chaque jeudi matin lui rendre visite l'écouta raconter ses derniers rêves d'une oreille, tout en effectuant les soins du jeune homme. 

 

- Vous pensez que je suis dingue, n'est-ce pas, Louise ?

 

- Mais non, mais non, dit-elle comme pour rassurer un petit enfant. Vous êtes peut-être un peu préoccupé en ce moment, ou bien vos jambes vous font mal ?

 

Elle joignit le geste à la parole et se mit à examiner ses maigres membres.

 

- Comment pourraient-elle me faire mal, vu qu'elles sont mortes ! s'anima t-il. Il lança les bras en l'air dans un mouvement d'énervement.

 

- Calmez-vous enfin ! Vous savez bien qu'il faut être patient, qu'une guérison est possi…

 

- Arrêtez de mentir, vous et tous les autre médecins ! Tous des hypocrites ! Hippocrate, hypocrite, ça se ressemble vous ne trouvez pas ?!

 

Il cogna le matelas de rage avec ses poings serrés, blancs aux jointures. Des larmes perlèrent et se mirent à couler en fines rivières sur ses joues creuses. Louise lui jeta un regard désolé, tout en secouant la tête. La mère de quatre enfants eut envie de le consoler, mais sa conscience professionnelle l'en empêcha. Elle regarda à nouveau les pattes de poulet de Ludovic, si frêles… Et sursauta quand elle vit l'une des jambes avoir un spasme nerveux. Puis un autre, et encore un. Le mollet était secoué de tremblements. Le jeune homme s'était penché en avant, les yeux écarquillés. Un rire secoué de sanglots s'étrangla dans sa gorge.

 

 - Vous croyez que mes cauchemars ont un lien avec cette guérison miracle, docteur ?

 

-  Mon esprit cartésien ne veut pas l'admettre, mais j'avoue que c'est étrange…

 

-  Plus un seul cauchemar depuis que c'est arrivé ! Et ça fait plus d'un mois !

 

- C'est troublant, en effet. Vous avez pensé à consulter un psy ?

 

- Non merci ! De toutes façons, j'ai ma petite idée sur la question…

 

- Ah oui ? Je vous écoute…

 

-  Alors voilà : depuis deux ans, mon cerveau ne communiquait plus avec les nerfs de mes jambes. Silence radio. Alors, inconsciemment, mon esprit enregistre le fait que je n'ai plus de jambes ! J'ai deux bouts de chair attachés à mon tronc, qui ne me servent plus à rien depuis des années. Et basta ! C'est alors que je commence à rêver de douleur, de fourmis, de cerveau trituré, d'attaques en tous genres…

 

- Je ne vois pas le rapport.

 

- Mais si ! Mes membres inférieurs se sont rappelés à la mémoire de mon cerveau depuis une semaine, sans que je m'en rende compte tout de suite, mais ce dernier avait oublié leur existence et les sensations retrouvées l'ont affolé. Mon subconscient a alors tiré la sonnette d'alarme et tenté de m'avertir par le biais des rêves. Or, il s'est trompé : ce n'était ni un cancer, ni un virus qui se développait en moi. C'était simplement un retour à la normale.  

 

- Que chose étrange, le cerveau… murmura le médecin en rangeant son stéthoscope. Quoiqu'il en soit, vous guérissez à vitesse grand V. Il faudra vous accrocher, de longues séances de rééducation vous attendent, mais vous marcherez à nouveau !

 

- Merci pour tout, docteur. Je vais arrêter de rêver ma vie, pour la vivre pleinement à nouveau. Mon cauchemar s'achève enfin…

 

 

Ecrit en Août 2011

Publié dans Mes Ecrits

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Commenter cet article

jipe 15/10/2011 15:21


Ça vous est venu comment, l'envie d'écrire? le hasard ou quelque chose qui vous suit depuis longtemps?


Livretoi 07/11/2011 10:16



J'ai toujours aimé écrire, et j'essaie de la faire dès que possible... En tout cas merci d'avoir lu ma nouvelle, j'espère en publier d'autres prochainement !